Par Mohamed Ly
Le traitement de la dette du Sénégal dans le Cadre commun du G20 entre dans sa phase décisive avec la préparation de l’analyse de soutenabilité du FMI. Rarement les conditions d’un dénouement rapide auront été aussi favorables — rarement, aussi, la contrainte sociale aura imposé pareille urgence.
Il y a des moments où tout se joue en quelques mois. Le Sénégal traverse l’un de ceux-là. Pendant que l’attention se disperse, une négociation décisive s’engage à Washington et à Dakar : celle du traitement de la dette sénégalaise, dont l’analyse de soutenabilité (DSA) en préparation au FMI constituera le juge de paix. Ceux qui y voient une affaire de techniciens se trompent : c’est une part de la stabilité ouest-africaine qui s’y décide.
Un gouvernement qui a choisi la vérité des chiffres
Tout commence, comme souvent, par la politique. Depuis que le président Bassirou Diomaye Faye a mis fin, le 22 mai, aux fonctions du Premier ministre Ousmane Sonko et de son gouvernement, Dakar a cessé de tergiverser. Le 1er septembre, le Sénégal et le FMI ont conclu un accord technique ouvrant la voie à un programme de 2,2 milliards de dollars sur trente-six mois, assorti d’un engagement à traiter la dette dans le cadre commun renforcé du G20 — option que le gouvernement s’était toujours refusé à envisager officiellement.
Le discours a suivi les actes. Dans sa Déclaration de politique générale du 8 septembre, le Premier ministre Ahmadou Al Aminou Lô a fait ce que les dirigeants font rarement : dire la vérité des chiffres. Une dette du secteur public consolidée autour de 132 % du PIB fin 2024, soit plus de 23 500 milliards de francs CFA ; un déficit 2024 réévalué à 13,7 % du PIB, ramené à 6,4 % en 2025 ; un plan de redressement économique et social assumé comme tel. Le ministre des Finances Cheikh Diba avait résumé la situation d’une formule : un quart des recettes de l’État part au seul paiement des intérêts. Nommer le mal est la condition de la guérison ; c’est désormais fait.
Des créanciers qui, pressent le pas
Face à ce gouvernement lucide, les créanciers font un pas dans la même direction — et l’on mesure mal la singularité du moment. Le FMI prépare la DSA selon le cadre en vigueur pour les pays à faible revenu, dont dépendra le calibrage de l’effort demandé aux prêteurs. Les créanciers du G20 ont validé en mai une version « améliorée » de leur dispositif, conçue pour synchroniser les étapes de la restructuration avec la négociation du programme et raccourcir le délai des assurances de financement — cette lenteur qui avait coûté près de deux ans au Tchad, et presque autant à la Zambie et au Ghana. Le président de la Banque mondiale, Ajay Banga, plaide lui-même publiquement pour que le dossier sénégalais avance plus vite que ses prédécesseurs. La pression institutionnelle s’exerce, cette fois, sur le calendrier des créanciers, non sur le débiteur.
Un choc pétrolier mondial qui pèse malgré Sangomar
Le contexte international, lui, s’est brutalement dégradé. Le détroit d’Ormuz est fermé de facto depuis le 28 février, bloquant environ 20 % du pétrole mondial. Les Houthis contrôlent désormais Bab el-Mandeb, par lequel transite près de 10 % du brut de la planète ; le pipeline est-ouest saoudien, quelque 4 millions de barils par jour, a été fermé après des attaques de drones ; le baril a bondi de près de 9 % en une semaine pour approcher 105 dollars.
On objectera que le Sénégal est devenu producteur, et c’est exact : la montée en puissance de Sangomar a porté les exportations de brut à 1 528 milliards de francs CFA en 2025, contre 464,6 milliards l’année précédente, et entre janvier et mai 2026, le déficit commercial cumulé s’est presque entièrement résorbé. Mais restons lucides : un petit producteur qui importe ses produits raffinés et dont les centrales brûlent des combustibles achetés au prix mondial ne gagne pas à la flambée des cours. Ce que Sangomar rapporte d’une main, la facture énergétique intérieure — subventions, coûts de la Senelec, prix à la pompe — le reprend de l’autre, et au-delà.
La montée du prix de l’électricité et les prix des denrées de première nécessité : détonateurs sociaux
Or cette facture ne se paie pas seulement en devises : elle se paie en paix sociale, et les signes avant-coureurs sont là. La Senelec a annoncé des perturbations du 7 au 13 septembre dans plusieurs secteurs de Dakar et de sa banlieue, aggravées par une « contrainte technique majeure » affectant la centrale West African Energy, qui fournit habituellement près de 240 mégawatts. Le 5 septembre, la « marche des paniers vides », à l’appel du collectif « 30 Jours pour le Juste Prix », a porté dans les rues de Dakar la question de la cherté de la vie, au point que le ministre du Commerce a convoqué les principaux acteurs économiques le 10 septembre sur la hausse des prix. Chacun se souvient de juin 2011, quand l’exaspération née des coupures avait nourri de violentes manifestations.
Il suffit de traverser la frontière pour voir ce qu’il advient quand cette mécanique s’emballe. Dans la nuit du 7 au 8 septembre, des milliers de Gambiens ont envahi les rues de Banjul et des villes environnantes, brûlant des pneus et bloquant des routes après des semaines de coupures prolongées — jusqu’à 48 heures selon des habitants. La contestation a pris une tournure politique contre le président Adama Barrow ; des commerces ont été cambriolés, un bureau de la compagnie nationale vandalisé. Coupures, vie chère, colère, politisation : la chaîne causale est universelle, et elle menace d’abord les pays où la prospérité affichée masque la précarité vécue. Le Sénégal est de ceux-là : derrière les performances tirées par les hydrocarbures, la croissance hors pétrole est restée atone en 2025, à 2,2 %, le chômage élargi atteint 22,9 % et plus d’un jeune de 15 à 24 ans sur trois n’est ni en emploi, ni en études, ni en formation. C’est à ce corps social fatigué que le gouvernement vient d’annoncer un effort de redressement des comptes publics qui ne dit pas son nom d’ajustement.
La géographie commande : préserver l’exception sénégalaise
Reste l’argument que les chancelleries ne formulent qu’à demi-mot, mais qui commande tout. Autour du Sénégal, le Mali, le Burkina Faso et le Niger se sont installés dans les régimes de transition et l’insécurité chronique. Dans ce paysage, le pays demeure ce qu’aucun de ses voisins n’est plus : une démocratie d’alternances pacifiques, aux institutions fonctionnelles, à l’armée républicaine — le point d’ancrage de toute une région. Les partenaires du Sénégal le savent, et c’est précisément ce qui rend leur empressement crédible : il ne relève pas de la bienveillance mais du calcul. Laisser s’enliser la dernière référence de stabilité de l’Afrique de l’Ouest, au moment où un choc pétrolier mondial attise les colères sociales dans tous les pays importateurs fragiles, reviendrait à fabriquer la prochaine crise régionale.
Ce que dira la DSA — et ce qu’elle ne dira pas
Le débat qui occupe les salons de Dakar — reprofilage ou restructuration — est donc, au fond, secondaire. C’est l’analyse de soutenabilité qui mesurera l’écart entre ce que le Sénégal doit et ce qu’il peut payer, définira l’effort demandé aux créanciers et servira de socle aux assurances de financement attendues avant la validation définitive du programme. Tout est aligné pour que ce processus soit, pour une fois, rapide : un gouvernement qui a choisi la vérité, des créanciers pressés d’avancer, un contexte mondial qui impose le pragmatisme, un impératif régional de stabilité.
Mais chaque mois d’incertitude supplémentaire rapproche le pays d’un scénario que redoutent autant ses partenaires que le gouvernement lui-même : celui d’une crise sociale, nourrie par les coupures, la cherté de la vie et l’effort d’ajustement annoncé, qui déborderait dans la rue et emporterait à la fois le redressement engagé et l’exception sénégalaise. Mener l’ajustement sans rompre la paix sociale : voilà, bien plus que la négociation avec les créanciers, la véritable équation des mois à venir. Car les fenêtres de l’Histoire ne restent jamais longtemps ouvertes.