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Afrique : souveraineté économique, multilatéralisme et nouvelle architecture financière — une recomposition stratégique nécessaire
Par Mohamed El Madanillou Ly, CEO de KFT Capital et Président du Think Tank IPODE
La Banque Africaine de Développement BAD devrait donc jouer un rôle central. Son actionnariat, composé à environ 60 % de pays africains et 40 % d’actionnaires non africains, lui confère un mandat légitime mais une marge de manœuvre encore trop contrainte.
Le multilatéralisme global se transforme. Les rapports de force économiques, la compétition entre blocs régionaux et la transition énergétique redéfinissent les priorités internationales. Dans ce contexte, l’Afrique ne peut plus rester une périphérie du système mondial : elle doit devenir le principal lieu où se décident les financements et les priorités qui la concernent. Cela passe par une souveraineté économique assumée fondée sur trois leviers : diversifier les partenariats, renforcer l’intégration continentale et refonder l’architecture financière africaine.
La diversification n’est pas conjoncturelle mais stratégique : travailler avec l’Europe, l’Asie, les États du Golfe, l’Inde ou les économies émergentes doit répondre à une logique d’intérêt mutuel et non d’alignement. L’entrée de l’Union africaine au G20 ouvre une opportunité : porter une position continentale structurée autour de la transformation industrielle, de l’énergie et de l’investissement stratégique.
Le deuxième pilier est l’intégration économique. La ZLECAF, marché de 1,3 milliard de consommateurs, doit devenir un accélérateur d’industrialisation, de commerce intra-africain et de chaînes de valeur régionales. Il est urgent de développer davantage le commerce interafricain sur le continent.
Le troisième pilier, le plus structurant, est la refondation de notre architecture financière. L’Afrique doit disposer d’un système capable de financer ses propres ambitions et non dépendre d’outils conçus au siècle dernier.
Dans cette recomposition, la Banque africaine de développement (BAD) doit changer d’échelle. Son mandat est clair, mais ses marges sont encore limitées. Elle doit devenir une véritable banque d’investissement panafricaine, capable de lever massivement des ressources sur les marchés et de cofinancer des projets stratégiques avec les grandes banques africaines -UBA, Ecobank, Attijari, BOA- dont la présence est aujourd’hui continentale.
La Banque Africaine de Développement BAD devrait donc jouer un rôle central
Son actionnariat, composé à environ 60 % de pays africains et 40 % d’actionnaires non africains, lui confère un mandat légitime mais une marge de manœuvre encore trop contrainte. Les États occidentaux (États-Unis, France, Allemagne, Japon, Canada) détiennent individuellement plus de poids que la plupart des États africains, ce qui limite la souveraineté financière du continent dans les orientations stratégiques qui devraient être endogènes. Nous invitons la BAD à devenir une véritable banque d’investissement panafricaine, capable de lever davantage de ressources sur les marchés et de cofinancer des projets stratégiques avec les grandes banques africaines. Renforcer le rôle de la BAD ne s’arrête pas au seul fait de vouloir augmenter son capital mais il sera aussi question de transformer sa capacité opérationnelle. Une banque ne prête pas seulement ce qu’elle possède ; elle prête ce qu’elle est capable de garantir et de refinancer. La BAD doit utiliser ses actifs, ses garanties souveraines et sa notation pour élargir son bilan, comme le permettent les accords de Bâle. La décision de la BCE, dès 2026, d’intégrer les actifs verts comme collatéraux préférentiels montre l’évolution : ces actifs deviennent des multiplicateurs de crédit.
L’Afrique doit suivre cette trajectoire. Les banques centrales africaines devraient ouvrir des guichets de refinancement dédiés, où banques commerciales, fonds souverains et acteurs publics déposent des actifs — infrastructures, énergie renouvelable, minerais transformés ou logistique — en échange de lignes de financement à long terme. Produire, transformer et financer sur le continent — avant d’exporter — doit devenir la règle.
Dans cette perspective, l’Algérie dispose d’un levier stratégique : son fonds souverain estimé entre 40 et 50 milliards de dollars. Ce potentiel pourrait soutenir des projets structurants comme l’énergie solaire, les interconnexions électriques régionales, la logistique ou Simandou en Guinée.
L’expérience d’acteurs africains déjà présents — Attijariwafa Bank, Bank of Africa, BMCE, Groupe Banque Populaire, ainsi que les institutions nigérianes UBA, Access Bank, Zenith Bank, ou sud-africaines Standard Bank, FirstRand, Absa, Nedbank, ou le Fonds Africain de Garantie et de Coopération Économique FAGACE — montre qu’un capital africain investi en Afrique crée des résultats immédiats : financement des PME, commerce intra-africain, montée en gamme industrielle et investissements long terme.
Un modèle africain puissant est possible
Des institutions comme Afreximbank démontrent déjà qu’un modèle africain puissant est possible, capable de soutenir commerce, infrastructures, énergie et industrialisation. L’Afrique ne manque ni de capitaux ni de vision : elle doit désormais activer sa propre puissance financière pour transformer son potentiel en influence et prospérité collective. La question n’est plus : le continent est-il légitime ? Mais, sommes-nous prêts à bâtir l’architecture financière adaptée à nos ambitions?
Sénégal — De la crise budgétaire aux perspectives politiques : les conditions du redressement
Ayant reçu de nombreuses réactions et remarques sur la part des dépenses extrabudgétaires entre 2021 et 2024, nous revenons ici compléter notre précédente analyse. Car s’il y a eu opacité dans la gestion publique récente, elle ne réside pas dans le reclassement des dettes parapubliques, qui relève d’une mise en conformité comptable comme nous avons eu à l’expliquer. La vraie opacité relève bien dans la part indécente des dépenses engagées en dehors du cadre légal dans les budgets 2021-2024.
I – Dépenses extrabudgétaires 2021-2024 : une dérive coupable du pouvoir de Macky Sall
Durant la période 2021–2024, plusieurs ministères et agences ont engagé des dépenses non budgétées sous prétexte de « gestion de crise » : aides post-COVID, subventions énergétiques, dépenses sécuritaires ou interventions d’urgence. Or, selon la Cour des comptes, dans son rapport de février 2024 sur la situation des finances publiques, nombre de ces engagements ont été effectués sans autorisation préalable du Parlement ni inscription dans une Loi de Finances Rectificative (LFR). Et là réside le vrai scandale, couvert par l’ancien président Macky Sall et ses différents ministres des Finances, en l’occurrence feu Moustapha Bâ et Abdoulaye Daouda Diallo.
Le rapport de la Cour précise que certains de ces montants ont même été couverts par des surfinancements ou des emprunts bancaires temporaires, en dehors du circuit normal du Trésor. Ces pratiques constituent, selon les termes mêmes de la Cour, des « irrégularités budgétaires majeures », contraires à l’article 14 de la Loi organique n° 2011-15 relative aux lois de finances (LOLF), qui impose que toute dépense publique soit préalablement autorisée par le Parlement.
Affirmer donc que la crise budgétaire procède plutôt du reclassement n’autorise absolument pas à minimiser ou à relativiser cette grave faute de gestion que représente la pratique des dépenses extrabudgétaires, dont le pouvoir BBY a usé et abusé dans les dernières années de l’exercice du pouvoir.
II – Prédation des deniers publics : quand l’exception est érigée en règle
Ce glissement progressif vers des dépenses extrabudgétaires traduit une perte de discipline budgétaire au sommet de l’État. Cela traduit aussi une prédation de nos deniers par un pouvoir finissant dont les membres étaient habitués à l’impunité, le président Macky Sall les ayant habitués à mettre certains rapports « sous le coude », comme il l’a exprimé publiquement à la télévision nationale lors de son « grand entretien avec la presse » du 31 décembre 2020.
Ce qui devait être une exception justifiée par l’urgence sanitaire ou énergétique est devenu un mode de gestion parallèle, où les arbitrages politiques et la cupidité ont primé sur la transparence et la reddition des comptes. La Cour des comptes souligne d’ailleurs que ces dépenses, souvent justifiées a posteriori, ont affaibli la fiabilité des comptes de l’État et compromis la lisibilité de la dette publique. Ceci ne devrait pas rester sans conséquence juridique.
III – Un manque d’éthique et de responsabilité politique du pouvoir BBY
Il faut le dire : ces manquements traduisent un manque flagrant de sérieux et de responsabilité de la part du précédent régime. Engager des milliards de francs CFA sans base légale ni contrôle parlementaire, c’est contourner les procédures et ouvrir la porte au détournement de deniers publics. Il ne s’agit donc pas seulement d’un problème de méthode comptable, mais d’une forme de prédation des deniers publics, opérée sous couvert d’action publique.
Une telle pratique appelle des enquêtes administratives et judiciaires, pour établir les responsabilités des ordonnateurs et comptables publics impliqués. C’est une exigence de justice et de confiance citoyenne, mais aussi vis-à-vis de nos créanciers, afin de rétablir la crédibilité de notre signature financière.
Cette exigence n’est pas une demande de poursuite contre les responsables de l’ancien régime pour de l’arbitraire ou de chasse aux sorcières. Il s’agit d’une nécessité de restaurer la crédibilité financière de l’État. Voici ce qu’attendent du Sénégal le FMI et le monde de la finance internationale. La dénonciation et la démarche d’engager la transparence, comme le fait le nouveau pouvoir du Pastef, étaient nécessaires, mais cela ne suffit pas à rassurer les agences de notation, à faciliter la restauration de nos équilibres budgétaires et à la relance de notre économie qui a perdu son dynamisme ces deux dernières années..
Il faut certes consolider et conforter la trajectoire budgétaire qui permettra le retour du déficit et de la dette dans les critères communautaires d’ici 2027, et s’y atteler avec rigueur. Mais aussi il faudra engager une vraie réforme budgétaire qui passera par la publication intégrale des engagements extrabudgétaires constatés, leur intégration systématique dans une LFR pour rétablir la traçabilité, si ce n’est fait et surtout veiller à ce que ces dérives ne puissent être reproduites, en corsant les règles d’accès à ce type de contournement des principes de gestion publique. Les finances publiques ne doivent plus pouvoir être gouvernées avec cette légèreté, en période d’urgence permanente et sans garde-fou comme l’ont fait les derniers gouvernements de Macky Sall.
IV – Nécessité d’une projection politique et sociale pour construire de lendemains meilleurs
Nos dernières suggestions consistent à exhorter le gouvernement à faire une cure sévère de son fonctionnement, plutôt que de céder à l’approche néo-libérale classique des grandes institutions, qui demandent principalement l’arrêt des subventions sur l’énergie. Ce pays gazier et pétrolier que nous sommes en train de devenir n’acceptera pas que, sous couvert de redresser nos comptes, on pressurise nos populations par une fiscalité excessive et une gestion ultra-libérale insensible aux réalités sociales.
L’opinion peut accepter, dans un élan de solidarité, de ne pas voir les prix de l’essence, du gazole ou des factures de la Senelec baisser, et de continuer à les payer plus chers que le Mali ou le Burkina, mais jamais elle n’acceptera leur augmentation, ils trouveront cela indécent. Les Sénégalais sont prêts à consentir des efforts et des sacrifices, à condition de voir l’État se “désembourgeoiser”.
Ils ne comprennent pas non plus, de vivre aux côtés de cadres de l’administration financière devenus millionnaires, voire milliardaires, sans que leurs salaires ne justifient rationnellement de tels niveaux de richesse. La lutte contre la corruption devrait être une grande cause nationale dans ce nouveau Sénégal du Jub, Jubal, Jubbunti.
Avec tous les scandales liés au foncier et au Trésor, qui inondent notre actualité, nos compatriotes ne comprennent pas qu’on ne voie pas une opération “mains propres” de grande envergure dans ces corps si essentiels à la crédibilité et à l’efficacité de l’État, et dans d’autres aussi dont la perception de corruption est très grande au sein des populations. Une lutte contre cette corruption, à l’instar des grandes opérations menées ailleurs dans le monde, s’impose.
On pense à la purge courageuse de la police new-yorkaise dans les années 1970, lorsque la commission Knapp, puis le scandale révélé par l’agent Frank Serpico, mirent au jour un système de pots-de-vin généralisé entre policiers et trafiquants de drogue, une lutte qui brisa des carrières, provoqua des menaces de mort, mais restaura la confiance du public.
On pense aussi à l’opération “Mani Pulite” en Italie dans les années 1990, conduite par le juge Antonio Di Pietro, qui fit tomber tout un pan de la classe politique et révéla les liens structurels entre affaires, partis et marchés publics, au prix du sang de magistrats comme Giovanni Falcone et Paolo Borsellino, assassinés par la mafia pour avoir osé défier le « système ».
Et comment ne pas rappeler la lutte opiniâtre d’Eva Joly en France, magistrate d’origine norvégienne, qui osa s’attaquer aux réseaux politico-financiers de l’affaire Elf, à une époque où la corruption d’État semblait intouchable, au prix de campagnes de dénigrement et d’isolement professionnel.
Ces exemples montrent qu’aucune nation ne peut se réformer sans courage ni vérité. Ce n’est pas en couvrant les abus que l’on redresse un État, mais en les affrontant avec rigueur et exemplarité surtout. Évitons de donner la mauvaise perception d’une « République des copains » par nos compatriotes. Ce que les Américains, les Italiens ou les Français ont fait par patriotisme, notre patriotisme proclamé devrait nous le permettre tout aussi aisément.
Notre intime conviction
Notre pays a donné mandat à Bassirou Diomaye Faye et à Ousmane Sonko pour assainir la gestion publique. Les populations ont cru à leur promesse de remettre de l’ordre dans ce pays et l’ont validée dès le premier tour d’une alternance, ce qui est un fait inédit. Mais dix-huit mois après leur installation, il n’y a eu aucun électrochoc réel pour restaurer la discipline ni dans la République ni dans la rue publique.
La corruption va bon train, au vu et au su de tous. Sur la voie publique, des agents prennent des billets de banque pour laisser partir des automobilistes en infraction. L’espace public de nos villes est occupé de façon anarchique, et nos grandes artères ressemblent à des souks à ciel ouvert.
Certes, les difficultés financières de l’État sont réelles et nous en sommes conscients. Mais elles ne sauraient justifier l’absence de changement structurel. Les Sénégalais attendent une révolution administrative et organisationnelle. Ils ne prennent pas les devants pour des raisons sociologiques que nous n’aborderons pas ici, mais ils sont prêts à répondre à l’appel du changement si on les y invite. Ils ont fait leur part, ils ont fait partir le pouvoir « Benno Bok Yaakar » au prix de dizaines de morts lors de différentes manifestations. Qui peut le plus peut le moins, des populations qui ont payé une demande de changement au prix de leur vie, peuvent le faire aux prix de leurs poches et de leurs mauvaises habitudes.
Nous parions qu’ils soutiendront même l’ingratitude qui pourrait accompagner de telles réformes.
Chers gouvernants, allez-y franchement ! nos compatriotes ont « le Pastef au coeur ».
Un dépit amoureux pourrait nous être fatal.
Mohamed LY
Président du Think Tank IPODE
Sénégal – Dette publique : « Dette cachée » ou correction comptable, quand la politique politicienne s’en mêle
Les récentes déclarations de l’ancien ministre Habib Sy, aujourd’hui président du conseil d’administration de la Senelec, sur la prétendue « dette cachée » du Sénégal, ont relancé un débat qui, sur le plan technique, ne devrait pourtant plus exister.
Ce qu’il présente comme une dissimulation d’engagements financiers n’est en réalité qu’un reclassement comptable conforme aux normes internationales de transparence budgétaire, notamment le GFSM 2014[1] du FMI et, à titre de référence, le SEC 2010[2], utilisé dans l’Union européenne.
Lien : https://thinktank-ipode.org/2025/10/20/senegal-dette-publique-dette-cachee-ou-correction-comptable-quand-la-politique-politicienne-sen-mele/
Un débat qui n’aurait jamais dû exister
Ces standards précisent dans quels cas une entreprise publique doit être incluse dans la dette souveraine : lorsqu’elle dépend structurellement du budget de l’État pour fonctionner, ou lorsque ses dettes sont garanties explicitement par l’État. Autrement dit, les dettes de structures telles que Sénélec, SONES, AIBD, APIX ou AGEROUTE n’étaient pas « cachées », mais hors bilan, car ces entités disposent d’une personnalité juridique propre et de revenus autonomes. En 2023-2024, le Sénégal a décidé de reclasser ces dettes parapubliques dans la dette souveraine consolidée, dans un souci de transparence. Ce choix, effectué par les nouvelles autorités, est à la fois courageux et louable, mais il a été mal expliqué au grand public et à l’opinion internationale.
Sous l’effet d’une communication politique maladroite, cette opération technique a été instrumentalisée, et elle porte aujourd’hui préjudice au pays sur le plan financier. La première conséquence a été une hausse mécanique du ratio dette/PIB, passé d’environ 74 % à environ 119 % (132% selon le FMI en fin 2024, justement en incluant les entreprises publiques comme le révèle Bloomberg dans une dépêche publiée jeudi 16 octobre[3]) , sans qu’un seul franc nouveau n’ait été emprunté pour autant.
Ce ratio, suivi de près par l’UEMOA et les institutions internationales, a immédiatement placé le Sénégal hors des critères de convergence communautaire, rendant l’accès au marché financier plus coûteux — ce qui a mis le pays sous tension budgétaire depuis lors.
S’y sont ajoutées une suspension du programme avec le FMI, du fait des accusations infondées de complicité de fraude, ainsi qu’une dégradation successive de la note souveraine du Sénégal par les agences de notation. En politisant un sujet technico-stratégique, le gouvernement a affaibli la perception de solvabilité du pays et augmenté ses coûts d’emprunt.
Un choix de transparence mal expliqué : Un choc comptable devenu choc politique
Il faut rappeler que le régime de Macky Sall, au pouvoir jusqu’en 2024, n’avait pas procédé à ce reclassement et que l’État du Sénégal publiait alors un ratio de dette à 73 et 77 % du PIB selon les documents transmis au FMI et à l’UEMOA. Ce choix n’était pas illégal : il répondait à une logique de gestion budgétaire prudente, cherchant à préserver la capacité d’endettement de l’État, donc de meilleures marges de manœuvre, et à maintenir la confiance des marchés.
Le nouveau pouvoir du Pastef, arrivé au pouvoir en 2024, a opté pour un reclassement et a évoqué publiquement une « dette cachée », laissant entendre une dissimulation volontaire de la part de l’ancien régime. Cette approche a eu un effet déstabilisateur sur la perception du pays par les bailleurs et les agences de notation, entraînant la suspension du programme du FMI le temps de corriger le misreporting. S’il y a eu opacité dans le passé, elle concernait plutôt certaines dépenses extrabudgétaires engagées en dehors du cadre légal, et non la consolidation des dettes parapubliques. Notamment durant la période 2021-2023, où plusieurs ministères ont procédé à des dépenses non budgétées sous couvert de gestion de crise (état d’urgence, aides post-COVID, subventions énergétiques, etc.). Les rapports récents de la Cour des comptes font d’ailleurs état de lacunes de transparence sur ces points. Ces lacunes ne relèvent pas du reclassement de la dette, mais de la pratique de dépenses extrabudgétaires : des engagements financiers effectués sans intégration dans une Loi de Finances Rectificative (LFR), donc en dehors du contrôle parlementaire. Ce type de manquement constitue une irrégularité budgétaire au regard de l’article 14 de la Loi organique relative aux lois de finances (LOLF, n° 2011-15), qui impose que toute dépense publique soit autorisée préalablement par le Parlement. De tels écarts affaiblissent la crédibilité de la gouvernance financière et la transparence de l’action de l’État.
Un impact majoritairement lié au reclassement
Les éléments publics disponibles laissent à penser que l’essentiel de la hausse du ratio dette/PIB est lié au reclassement des dettes parapubliques dans le périmètre souverain, plus que par les quelques dépenses extrabudgétaires repérées[4]. Ces dernières, bien que problématiques sur le plan de la gouvernance, restent marginales en volume comparées à l’impact statistique du reclassement global.
Par conséquent, le débat actuel sur la « dette cachée » relève davantage d’une mauvaise lecture comptable et politique que d’une réalité financière nouvelle[5]. Les données antérieures montrent que près des deux tiers de la hausse ont résulté du reclassement en 2019. Pour 2023-2024, la part exacte n’est pas encore ventilée publiquement ; cependant, les premières indications montrent que le reclassement reste un facteur majeur, même si d’autres éléments (dépenses extrabudgétaires, arriérés, retards) semblent intervenir.
Une pratique internationale, pas un cas sénégalais isolé
Le reclassement des dettes parapubliques n’est ni une innovation sénégalaise ni une manipulation politique. Des pays comme la France maintiennent, par exemple, la dette d’EDF (environ 70 milliards €) hors de la dette publique tant que l’entreprise reste solvable et capable d’assurer seule son financement, contrairement à ce qu’insinue M Habib Sy lors de l’émission Point de Vue sur la RTS, le 5 octobre 2025. En revanche, lorsqu’une recapitalisation est décidée, comme en 2022 lors de la renationalisation complète d’EDF, la dette est intégrée au bilan de l’État.
Le Sénégal a simplement appliqué la même logique : rendre visibles des engagements garantis par l’État, sans créer de nouvelle dette. Loin d’être la découverte de détournements ou de vols commis par les responsables de l’ancien régime, ce reclassement est un acte de transparence budgétaire, salué par les bailleurs de fonds.
À titre de comparaison, la Côte d’Ivoire, qui centralise dès l’origine les dettes de ses entreprises publiques dans le budget de l’État, n’a pas eu besoin de reclassement. Sa comptabilité budgétaire étant déjà intégrée, le choc statistique observé au Sénégal ne s’y est pas produit. Concernant le Togo, ce pays n’a pas encore procédé à une telle consolidation complète. Les dettes de ses entreprises publiques et garanties d’État demeurent partiellement hors bilan, ce qui crée un risque latent pour la soutenabilité budgétaire, même si leur poids relatif reste modéré. Quant à la Guinée, elle n’a pas encore mis en place de mécanisme systématique d’intégration de ces dettes dans la dette souveraine, entretenant une incertitude sur son niveau réel d’endettement. Ainsi, le Sénégal se distingue par une démarche de transparence plus avancée dans l’application des normes internationales, l’inscrivant dans un processus vertueux d’amélioration continue.
Une polémique au détriment de la crédibilité nationale
Qualifier cette opération de « dette cachée » relève donc d’un amalgame coupable entre politique et technique. Il ne s’agit ni d’une fraude ni d’une manipulation comptable, mais d’une mise à jour statistique alignée sur les standards internationaux. Le processus a été public, documenté et validé par la Cour des comptes et le FMI. Cet accroissement de la dette concerne des engagements connus des bailleurs, de l’État et des institutions communautaires, jusque-là laissés hors bilan de la dette centrale.
L’enjeu aujourd’hui n’est pas de blâmer un régime ou un autre, mais de renforcer la gouvernance des entreprises publiques, d’améliorer la discipline budgétaire et d’assurer la soutenabilité de la dette à long terme.
Le Sénégal doit sortir du registre de la polémique pour revenir à celui de la rigueur, de la transparence et de la pédagogie économique. Nous regrettons que le reclassement des dettes parapubliques, qui a mécaniquement gonflé le ratio dette/PIB du Sénégal sans créer un franc nouveau d’endettement, soit devenu, dans un contexte de transition politique, l’objet d’une controverse où la pédagogie budgétaire a cédé la place au soupçon et à la rhétorique partisane.
Mohamed LY
Président Think Tank IPODE
[1] Le GFSM 2014 est le cadre international de référence élaboré par le Fonds monétaire international (FMI) pour : mesurer, classer, et présenter les finances publiques (recettes, dépenses, dettes, actifs) de manière standardisée et comparable entre pays.
[2] Le SEC 2010 est un cadre comptable harmonisé adopté par l’Union européenne pour mesurer : la production économique (PIB), les revenus, les dépenses publiques, et la dette publique consolidée. Il s’applique à tous les États membres de l’Union européenne et vise à garantir que les données transmises à Eurostat(l’office statistique européen) soient comparables, fiables et transparentes.
[3] Bloomberg, “IMF Raises Senegal Debt Estimate as New Program Talks Kick Off”, 16 octobre 2025, Zijia Song, Jorgelina Do Rosario & Katarina Hoije.
[4] Un article Reuters du 24 juillet 2025 donne des chiffres clés : « A Court of Auditors review in February calculated that overall debt at the end of 2023 was equivalent to 99.7% of GDP, compared with the previously reported 74.41%. » confirme noir sur blanc que l’écart — plus de25 points de PIB — résulte d’un recalcul comptable et d’une meilleure couverture du périmètre de la dette, et non d’un nouvel endettement massif.
[5] Senegal – Joint World Bank–IMF Debt Sustainability Analysis, January 2019 : Because of the expanded coverage starting in 2017, the end-2017 debt stock has increased by 10.8 percentage points of GDP to 60.6 percent of GDP, compared to central government debt of 49.8 percent of GDP
Sénégal : l’heure des réformes courageuses pour redonner du sens à la dépense publique
Depuis que l’agence de notation Moody’s a abaissé la note du Sénégal pour une 3ᵉ fois, je vois passer des réactions indignées sous des airs de théorie du complot populiste. Beaucoup cherchent à discréditer l’agence, à la présenter comme un outil occidental qui complote contre l’Afrique. C’est une erreur, une hérésie.
Les agences de notation ne font que mesurer ce que le marché voit déjà : une économie fragilisée, des comptes publics dégradés, une confiance entamée. Ce ne sont pas les agences de notation qui ont creusé notre déficit, ni alourdi la dette du Sénégal, ni multiplié les dépenses sans impact. Les agences ne font qu’allumer la lumière là où nous avons préféré rester dans l’ombre.
La vérité, c’est que cette dégradation doit être un signal d’alerte, pas une occasion de victimisation.
Le Sénégal n’a pas besoin d’attaquer les institutions qui la notent. Nous avons juste besoin de rassurer les investisseurs, de reconstruire la crédibilité de notre signature, et surtout de relancer une économie au ralenti.
Les chiffres parlent d’eux-mêmes : à fin juin 2025, les dépenses en capital (investissements publics) ont été exécutées pour 581,9 milliards de francs CFA, soit 30,1 % des prévisions du budget. Les investissements sur ressources internes s’élèvent à 186,6 milliards de francs CFA, soit 31,8 % de leur objectif. En valeur absolue, le montant de 581,9 milliards en 2025 est inférieur à celui de 648,4 milliards en 2023 (premier semestre) pour les dépenses en capital. Le niveau d’investissement réel est beaucoup plus bas, en pourcentage des crédits ouverts, comparé à 2023 (30,1 % vs ~39,7 %), et c’est là que le problème réside.
Pendant ce temps, on entretient des caisses noires à la présidence, à la primature et à l’Assemblée nationale, dont les montants réels sont astronomiques au vu de la situation du pays. On maintient un train de vie d’État qui ne correspond plus à la réalité, héritage d’un clientélisme d’une autre époque.
Aucune des « Big Three » (Standard & Poor’s, Moody’s ou Fitch) n’a inventé la crise budgétaire sénégalaise. Elles la constatent. Et elles disent au monde ce que tout investisseur, tout banquier, tout bailleur sait déjà : la trajectoire actuelle n’est pas soutenable sans réforme, sans effort, sans discipline et sans audace.
Alors, au lieu de se réfugier dans un réflexe nationaliste de façade, notre pays, à travers le régime en place, ferait mieux de prendre le taureau par les cornes : réduire les dépenses superflues, rationaliser la gestion publique, réinvestir massivement dans l’économie réelle — production, énergie, industrie, agriculture — bref, dans tout ce qui crée de la valeur, de l’emploi et de la confiance.
Une notation n’est pas une punition. C’est un miroir. Et tant que nous préférerons casser le miroir plutôt que de nous regarder dedans, nous continuerons à répéter les mêmes erreurs. Oui, la faillite est à craindre si rien ne change. Mais une note coupée peut être remontée si le gouvernement applique des réformes crédibles. D’ailleurs, le marché l’a compris : malgré la dégradation, le Sénégal a levé 450 milliards de CFA sur les marchés financiers, avec une demande dépassant 150 % de l’offre (source : Ecofin Agency). Cela montre que certains investisseurs croient encore en notre potentiel — mais exigent des garanties sérieuses.
L’un des premiers indicateurs d’un pays aspirant à l’autonomie est une dépendance réduite vis-à-vis de l’étranger. Et à cet égard, les chiffres du Bulletin Mensuel des Statistiques du Commerce Extérieur de l’ANSD relaient des évolutions baissières des exportations et haussières des importations — un déséquilibre qui constitue un véritable signal d’alarme pour la balance commerciale.
En effet, selon l’ANSD, en juillet 2025, les importations du Sénégal ont crû de +16,6 % (par rapport à la même période antérieure), quand les exportations ont baissé de -16,1 % sur la même période.
Ce décalage illustre parfaitement un affaissement de notre appareil productif et le manque de compétitivité de notre économie réelle. À ce rythme, nous importons ce que nous devrions produire et exportons de moins en moins ce que nous savons faire. Voilà le vrai nœud du problème : notre dépendance grandissante fragilise notre souveraineté économique et pèse sur nos équilibres extérieurs.
Et qui dit balance commerciale déficitaire, dit besoin accru de devises pour financer ces importations — ce qui exerce une pression directe sur nos réserves et in fine, sur la stabilité macroéconomique du pays. C’est une spirale qui, si elle n’est pas enrayée, affaiblira encore davantage notre économie réelle et notre capacité à financer le développement par nous-mêmes.
Il est temps que le gouvernement s’occupe de la souffrance des Sénégalais, de la paupérisation des couches les plus vulnérables, du ralentissement du secteur du BTP, de notre souveraineté agricole et de l’assainissement de nos villes et adopte pour finir, une rigueur de gestion pour corriger la trajectoire budgétaire du pays.
Mohamed LY
Président du THINK TANK IPODE
“Que l’Etat et le peuple sauvent l’exception sénégalaise en démocratie à tout prix”
Si le bilan suffisait, Lionel Jospin n’aurait pas été battu pour voir Jean Marie Le Pen se qualifier pour le second tour de la présidentielle française en 2002.
Si avoir le meilleur profil suffisait, Al Gore n’aurait pas perdu contre Bush Jr en 2000 aux USA.
Macky Sall et la durée de son mandat : est-ce un lien de confiance indéfectible que le Président a noué avec son pays ou laissera t-il certains cadres de son parti semer la suspicion?
Suite à certaines sorties de certains membres du camp présidentiel plaidant la non réduction du mandat présidentiel conformément aux engagements pris par le candidat Macky Sall et par le Président élu Macky Sall. Nous avons observé jusque-là un silence d’un calme olympien
Le problème des médias au Sénégal, à partir de l’Alternance 2000, a pris une tournure tout à fait contraire à leurs missions propres, dont celle d’informer vrai et largement les populations, ainsi que leur éducation dans le sens large. En effet, maintenant ce sont des politiciens véreux encagoulés et des affairistes aux ambitions politiques dissimulées, complices et suppôts des pouvoirs en place, qui ce se sont accaparé des groupes de médias, à des fins politico-commerciales.
S’il y’a une excellente nouvelle qu’on peut retenir de ces élections locales c’est la naissance de ce nouveau paradigme sur la scène politique: les appareils n’élisent plus, il faut se forger son image dans l’OPINION par un engagement constant et une reconnaissance du travail accompli pour les responsables qui sont aux commandes et qui sont en compétition. Ce paradigme impose aux hommes politiques de rassembler au delà des frontières classiques des logiques d’appareil.
Les inégalités sociales inacceptables et injustes minent notre existence sociale
« Une inégalité, du point de vue sociologique, est une différence dans l’accès à des ressources sociales rares et valorisées, ressources étant entendu au sens le plus large, incluant toutes les possibilités d’actions humaines : politique, économique, culturelle, sociale, etc. Les inégalités sociales sont donc le résultat d’une distribution inégale des ressources au sein d’une société. »
La drogue et la corruption sont de connivence et agissent en étroite collaboration avec des complices internes insoupçonnés
« Dans le trafic d’idées comme dans le trafic de drogue, on punit l’usager sans toucher au dealer » (Guy Bedos)
Quand la drogue, ce pendant naturel de la corruption, se répand si vastement et s’ancre en profondeur dans un PPTE, c’est une véritable catastrophe qui s’implante au sein de la population, particulièrement jeune. Elle nuit sérieusement à la bonne marche de l’économie nationale et détruit la santé publique en général.
« Enjeux de la Responsabilité Sociétale des Entreprises (RSE) dans le contexte congolais » tel est le thème de notre intervention lors du forum sur la RSE organisé le 19 et 20 juin à Kinshasa par le Ministère du Commerce et de l’Industrie de la République Démocratique du Congo (RDC) et la Chambre du Commerce, de l’Industrie, des Métiers et de l’Artisanat (CCIM-RDC).
La RDC est un pays immense (deuxième territoire le plus vaste d’Afrique après l’Algérie) confrontée encore aujourd’hui à une carence de reconnaissance malgré ses performances.
Le CNRA et la TFM sont interpelés sur le reportage truffé de contrevérités sur les Bédik ?
Avouons que nous regardons rarement la télé à cause de la pitrerie de certaines émissions qui y sont diffusées sans le moindre contrôle d’un maître de l’art. Mais à vrai dire, nos médias, à travers certains de leurs animateurs ainsi que les programmes proposés, sont absolument très loin d’être des facteurs de qualité, qui véhiculent une éducation instructive appropriée et bénéfique aux populations.