La conjoncture politique actuelle et les risques de déstabilisation au Sénégal

By in Actualités on mars 8, 2013

La conjoncture politique actuelle du Sénégal est plombée par le malaise qui prévaut au sein de Benno Bokk Yakaar (BBY) et du M23, qui risque, à terme, de déstabiliser le pays. Cette situation est illustrée non seulement par diverses tentatives de remise en cause de leur existence, mais aussi, par une amorce inquiétante de divorce entre les composantes (politique et société civile) du Mouvement des Assises nationales et du M23. Il urge donc de mettre fin à cette crise politique latente, par une plus grande cohésion au sein de ces vastes rassemblements et entre eux, afin de créer de meilleures conditions de prise en charge des attentes du peuple, dans un environnement sous régional lourd de menaces de déstabilisation des pays, de remise en cause de leurs acquis démocratiques, et même de leur partition.

I) En finir avec le malaise au sein de BBY
Ce malaise résulte du piège que contient le mode d’élection du Président de la République au suffrage universel à deux tours, que les différents protagonistes politiques n’ont pas pris la pleine mesure dans l’élaboration de leur stratégie électorale.
En effet, le piège du second tour est celui du ralliement autour du candidat le mieux placé de l’opposition qu’il engendre pour être en mesure de battre le candidat sortant. Ce qui renforce, chez le vainqueur ainsi soutenu, le sentiment d’être élu pour sa vision et son programme propres, du fait que le temps imparti entre les deux tours, ne permet aucune négociation sérieuse de programme commun.
C’est cette situation pleine d’équivoques, qui fonde la nécessité, dans un système politique pluraliste, d’avoir un programme commun dans une coalition la plus large possible dès le premier tour, pour maximiser ses chances être qualifié au second tour, et pour assurer les conditions d’une cohésion politique et programmatique des alliés victorieux.
C’est ce que BSS a été incapable de réaliser au premier tour de l’élection présidentielle du 26 Février, et qui l’a obligé à s’allier à la coalition Macky 2012 au second tour, pour construire les rapports de force nécessaires à la réalisation de l’aspiration du peuple à une seconde alternance, par la défaite de Wade.
Et c’est ce qui s’était passé en 2000, quand l’étroite base sociale de la CA2000, avec le refus de l’AFP de l’intégrer pour aller ensemble au premier tour face au candidat du PS, a permis, certes, à la CA2000 d’être qualifiée au second tour, mais a aussi créé les conditions de ralliement de l’AFP, pour réunir les conditions de battre Diouf au second tour.
Mais la différence entre 2000 et 2012 réside sur le poids électoral de chacune des coalitions qui a accédé au second tour. En 2000, Wade avait obtenu 31% contre 41% pour Diouf, et 17% pour Niass, alors que Macky, en 2012, n’ a obtenu que 26% contre 35% pour Wade , et les deux composantes de BSS qui se sont ralliées à Macky, totalisaient un score de 25%, égalisant presque le sien, et Idrissa Seck suivait avec 8%. Ce score de 33% des trois coalitions qui ont soutenu Macky au second tour, dépassait donc largement le sien, et avoisinait celui du Président sortant.
Voilà pourquoi, ces rapports de forces n’ont pas permis pas à Macky d’agir comme Wade en 2000, qui était parvenu à s’approprier l’exclusivité du pouvoir en se séparant de Niass, sans aucune crainte de conséquences politiques quelconques.
Mais aujourd’hui, malgré les velléités d’hégémonisme qui affleurent au sein de l’APR et de Macky 2012, nostalgiques de l’exploit de Wade en 2000, le Chef de l’Etat a pleine conscience de ces rapports de force inédits, qui font que le temps d’un retour au monopole exclusif du pouvoir en faveur de sa propre coalition, ou de son parti, est révolu, et que toute tentative dans ce sens lui est politiquement suicidaire.
Mais, il a toutes les difficultés du monde à le faire comprendre à son parti ; et c’est ce qui menace l’avenir de BBY et la poursuite du mandat de Macky dans la paix civile et la stabilité. Toutes les trois grandes coalitions qui participent à BBY l’ont dit clairement ; il n’est pas question qu’elles sacrifient leurs intérêts politiques à l’aune de ceux de la coalition de Macky, singulièrement, en perspective des élections locales.
Dans ces conditions, tous ceux qui militent pour l’avènement des ruptures pour lesquelles le Sénégal avait plébiscité le Président Macky, devraient se rendre compte, que sans la stabilité politique et la paix civile, ces ruptures ne pourront pas être réalisées. La cohésion de BBY est donc l’une des garanties d’un climat politique de stabilité, qui permet ces ruptures pour une prise en charge significative de la demande sociale des citoyens, et de la demande économique des nos entrepreneurs nationaux et de nos exploitations agricoles familiales.

II) En finir avec le malaise dans le M23
L’autre garantie d’un climat politique de stabilité, c’est la cohésion du M23, qui est une coalition de Partis politiques, d’Organisations de la société civile et de Personnalités indépendantes, qui, le 26 Février 2012, a su imposer à Wade, un second tour historique, qui a permis à sa composante politique de créer BBY, pour accéder au pouvoir sous la direction de Macky Sall.
La cohésion du M23 est donc vitale à la stabilité politique de notre pays, et elle passe par la restauration du climat de confiance entre ses diverses composantes, singulièrement entre les partis politiques et la société civile, confiance qui a été le levain de l’organisation des Assises nationales, et de la création du M23.
La restauration de ce climat de confiance est d’autant plus à la portée de la composante politique du M23, que la société civile n’est pas intéressée par des positions de pouvoir, comme « Y en a marre » l’a récemment exprimé de façon claire, nette et audible.
Ce qui intéresse cette composante du M23, c’est l’adéquation des actions des politiques, qu’elle a contribué à porter au pouvoir, avec les attentes des Sénégalais qu’elle a incarnées depuis les Assises nationales jusque, dans les luttes du M23 qui ont enfanté le second tour le 26 Février 2012. Ce qui intéresse cette composante et lui fait se poser des questions est amplement reflétée dans le deuxième « Rapport du Groupe Technique de Suivi » des Assises nationales, que le Chef de l’Etat et son Premier Ministre ont bien reçu.

Dans ce « Rapport » on peut lire : « Au-delà de ces annonces, il n’est pas facile de se rendre compte, à l’heure actuelle, de l’évidence des Résultats tangibles. Il convient néanmoins de souligner ici que l’audit physique des personnels de la fonction publique a effectivement démarré. « L’assainissement » annoncé au niveau des Agences n’est également pas allé au bout de sa logique. On note la récurrence de certaines collisions et duplications entre Agences et Directions. De même, seules 9 (neuf) agences ont été effectivement supprimées sur près de soixante structures concernées par l’annonce (dont en fait 31 agences et 21 structures assimilées) 24.
Concernant le budget, celui de 2012 avait déjà été voté au moment de l’arrivée des nouvelles autorités.
L’opportunité offerte par les lois de finances rectificative ne semble pas avoir été mise à profit pour faire montre d’une volonté significative de réorientation. Le projet de budget 2013 tel qu’annoncé, ne semble pas non plus avoir pris en charge ces préoccupations. »

A ces préoccupations qui n’ont pas encore connu de solutions appropriés, se sont ajoutées celles liées à l’ « Administration publique », telles que décrites dans le « Rapport » en ces termes :
« Concernant l’administration publique
Les mesures préconisées par les AN (appel à candidature, etc.) ne sont pas encore à l’ordre du jour. Puisque les règles actuelles n’ont pas encore été révisées dans ce sens. Mais les principes consacrés 25 ne sont pas respectés dans le cadre de la nomination aux fonctions dirigeantes des services publics, des entreprises publiques et agences: les critères de professionnalisme, de neutralité, n’ont pas été promus, tandis que ceux liés à l’appartenance politique ont été manifestement mis en avant26. Pis, beaucoup de profils semblent être souvent très loin des compétences requises par les postes. Dans ces conditions, la rigueur et le professionnalisme voulus risquent de ne pas être au rendez-vous de l’action administrative, les critères de légitimité participant d’un autre ordre. »

C’est donc le non respect, parmi d’autres, de ces attentes, qui commence à envenimer les rapports entre composante politique et composante société civile du M23, qu’un véritable dialogue en son sein devrait pouvoir aplanir, d’autant plus que le Chef de l’Etat, en créant un « Comité de réforme des Institutions » placé sous l’autorité du Président des Assises nationales, a donné ainsi un signal fort à assumer ces ruptures attendues.
Mais ces rapports délétères, se sont davantage détériorés par la manière dont est géré la « traque des biens mal acquis », et les discours contradictoires, à chaque étape de l’évolution de cette « traque », qui laisse un avant gout d’amateurisme qui exaspère autant la composante civile du M23, que celle politique alliée à Macky dans BBY.
En effet, il est difficilement concevable, qu’un citoyen, non inculpé dans une affaire judiciaire, puisse être l’objet d’interdiction de sortie du territoire national, au point de créer les conditions d’une implication, dans la procédure, de notre juridiction sous régionale.
S’il y a des faits probants, mais qui nécessitent des investigations supplémentaires, pourquoi ne pas inculper le présumé coupable, et le mettre, si nécessaire, sous contrôle judiciaire qui lui enlève automatiquement le droit de sortir du territoire national, et même de s’éloigner, sans autorisation préalable, de son domicile habituel ?
Pourquoi donc, user d’artifices qui nous mettent à dos les organisations de la société civile, singulièrement celles de Défense des Droits Humains, qui nous ont accompagnés, dans le M23, tout le long de notre lutte contre l’arbitraire et la violation des Droits des citoyens, et même de la Constitution ?
Ce serait d’une maladresse inqualifiable, si la manière, dont cette « traque » est gérée, ne serait motivée, comme il est susurré dans les milieux judiciaires, que par le souci du pouvoir d’éviter que les présumés coupables ne puissent être assistés par leurs avocats lors de leurs auditions, comme cela devrait être, en cas de leur inculpation.
Il serait donc temps de mettre fin à ces artifices judiciaires qui commencent à ternir l’image de notre régime, en inculpant les présumés coupables pour les mettre en détention, ou sous contrôle judiciaire selon le cas, pour leur permettre de jouir de leur droit d’être assisté par un avocat de leur choix.
De même, cette société civile qui conçoit bien la « médiation pénale » comme procédure normalement utilisée par nos juridictions pour régler un différent d’ordre financier, faisant l’objet d’une procédure judiciaire, ne peut pas comprendre que dans la « traque des biens mal acquis », qu’il ait une entorse à la pratique encours qui exige le remboursement intégral du préjudice.
Au nom de quoi une barre de 80% de remboursement devrait elle servir à la « médiation pénale » avec les présumés coupables de « biens mal acquis » ?
La cacophonie entretenue à ce sujet par de hautes autorités de l’Etat, commence à faire douter l’opinion de la volonté du pouvoir d’en finir avec les pratiques de « protocole de Rebeus » de Wade de triste mémoire.
A cet égard, il urge de restituer à l’Agence judiciaire de l’Etat, toutes ses prérogatives légales et réglementaires, et lui doter de ressources financières appropriées, et de ressources humaines de qualité, notamment en lui affectant des magistrats qualifiés et de notoriété morale avérée, pour défendre au près des tribunaux, les intérêts de l’Etat dans toutes les procédures judiciaires où il est financièrement ou légalement impliqué. Il est temps donc de mettre fin à cette pratique de Wade de « privatisation » de la défense des intérêts matériels de l’Etat, par le recours à des cabinets privés à cet effet.
C’est donc toutes ces interrogations qui mettent en mal les deux composantes (politique et société civile) du M23, dans un contexte ou un risque d’implosion de BBY plane sur le pouvoir en place.
Cette conjoncture, pleine de risque de déstabilisation, est aussi alimentée par les retards
enregistrés dans l’organisation d’une « Concertation nationale sur l’Ecole et l’Université », promise par le Chef de l’Etat, et que les « Concertations sur le Supérieur » qui sont encours, risquent de vider de tout contenu, en mesure d’apporter des solutions consensuelles de stabilité durable dans notre système scolaire et universitaire.
Ces tensions politiques, hautement explosives, n’ont pas permis de faire prendre largement conscience aux populations, des avancées réelles dans la satisfaction de la demande sociale, avec la hausse des revenus des salariés à la suite de la Réforme du Code des Impôts, et la hausse spectaculaire des revenus des ruraux, boostés par un prix au producteur d’arachides fortement valorisé, et par une production record de céréales de 1663830 tonnes, soit une augmentation de plus de 51% par rapport à 2011, et une hausse très significativement supérieure à la moyenne des cinq dernières années, qui est de 1440860 tonnes . Et tout cela, dans un environnement marqué par un taux d’inflation de 1,3% en 2012, et un Indice négatif des prix à la consommation au mois de Janvier 2013.
L’année 2013 est donc, pour les nouvelles Autorités, l’année de tous les dangers qu’il faut conjurer à tout prix, en renforçant la cohésion au sein de BBY, et au sein du M23, en levant les équivoques dans la gestion de la « traque des biens mal acquis », en organisant, dans les plus brefs délais, une large concertation nationale sur l’Ecole et l’Université, et en réformant, avant les élections locales, la Constitution héritée de Wade dans l’esprit des Conclusions des Assises nationales.
Des mesures urgentes et vigoureuses de restauration de la confiance entre partenaires au sein de BBY et du M23, que devraient prendre le Chef de l’Etat, sont nécessaires afin que le climat politique et social soit approprié, pour faire face aux exigences de la campagne agricole qui pointent déjà le nez en mars, celles d’une année scolaire et universitaire apaisée, et d’une bonne gestion des inondations, sans lesquelles, la tenue des élections locales de mars 2014 risque de jeter notre pays dans une crise de déstabilisation aux conséquences inimaginables.

Fait à Dakar le 7 mars 2013
Ibrahima Sène PIT/SENEGAL


Laisser un commentaire